dimanche 18 août 2013

IL EST PARTI, ET SON DERNIER EXPLOIT SERA DE L’AVOIR FAIT LUI-MEME



Que l’on ait partagé ou non ses idées et ses combats, il est incontestable que c’est un immense personnage qui vient de nous quitter, et le plus surprenant, c’est que cet homme qui mena toute une vie des plus rudes combats, en affrontant tous les dangers et en ayant cent fois défié la mort qui ne l’intimidait pas, est finalement mort dans son lit, à l’âge de 88 ans.

Fils d’une vietnamienne et d’un diplomate français, ce très brillant élève qui partagera à la Réunion, les bancs de l’école avec Raymond Barre, obtient son bac à l’âge de seize ans, et passe sa première année de droit à l’âge de dix sept ans. Mais c’est alors la guerre, nous sommes en 1942, et là, son exceptionnelle personnalité se révèle déjà puisque dès cet âge, il s’engage dans la résistance.

En 1943, il rejoint en Angleterre les Forces Françaises Libres ( FFL ) du général de Gaulle, ce qui lui vaudra d’être décrit comme étant un “gaullo-communiste ”, puisque ses idéaux sont communistes, il adhérera au parti en 1945, et son engagement, profondément gaulliste. Vaillant combattant, il sera plusieurs fois cité.

C’est dans les années cinquante que commence sa grande carrière. Il s’inscrit en effet au barreau de Paris en 1955 et rencontre là, Gaston Monnerville, cet avocat guyanais d’origine martiniquaise, brillant orateur qui était depuis 1947 le président du Conseil de la République, la chambre haute de la république qui en 1958 deviendra le Sénat, et qu’il présidera jusqu’en 1968.

Déjà, il est des plus rudes combats et affronte les dangers, celui que constitue pour lui le Mossad, car il prend la défense des Palestiniens, mais surtout, celui que constitue en pleine guerre d’Algérie, le ministère de l’intérieur et les services secrets français. Car, fidèle à ses idéaux, Vergès milite en faveur du FLN, et défend ses combattants devant la justice. Il mène alors ses activités clandestines sous le nom de guerre “Mansour”, et ce type d’activité sera un des principaux caractères de son existence, car il lui arrivera de disparaitre durant des années, sans que personne ne sache, ni où il se trouve, ni avec qui, ni pour faire quoi.

C’est dans le cadre de cette guerre d’Algérie qu’il défend Djamila Bouhired accusée à tort d’avoir commis un attentat, et celle-ci deviendra son épouse. Mais les autorités françaises décident d’en finir et de l’éliminer purement et simplement. Son associé avec lequel il défend les militants du FLN, est tout bonnement exécuté par les services, devant la porte même de son cabinet, et Jacques Vergès confiera plus tard que dès ces instants, il ne se faisait quant à lui-même aucune illusion quant à ce qui l’attendait, il était prêt...

L’affaire de l’avocat assassiné fit grand bruit et ceci, dans un contexte où l’identité des commanditaires ne faisait mystère pour personne. Les services décidèrent alors d’une autre méthode pour éliminer Jacques Vergès. Il s’agissait de le suivre en voiture, puis de saisir l’occasion de lui favoriser un “accident” de la route...

Tout était prêt, la voiture suiveuse était placée, et Jacques Vergès sort de son cabinet et prend la sienne, et là, il se produit un événement absolument ahurissant, selon ce que les arabes appellent avoir la “baraka”, autrement dit la “protection divine”, la voiture suiveuse des services secrets français, tombe piteusement en panne, Jacques Vergès s’en sort pour ce coup là. Il n’apprendra que ce jour là devait être celui de sa mort, que près de quarante ans plus tard, des aveux de ceux-là mêmes qui avaient tenté de l’éliminer.

De combien d’autre tentatives à-t-il réchappé ? Nul ne saurait dire, mais il suffit de compulser la liste impressionnante des hommes les plus détestés de leur époque, dont il se fit, pour la plus grande gloire de la fonction d’avocat, selon le principe que, ni la félicité, ni la totale déchéance, ne peuvent être strictement réductible à l’unique personnalité d’un individu dans une société, et que dès lors dans son rapport à celle-ci, tout homme à droit à une défense, pour imaginer le nombre de ses féroces ennemis qui auraient souhaité sa mort...

A la fin de la guerre d’Algérie en 1962, il prend la nationalité algérienne, et devient pendant quelques temps, le chef de cabinet du ministre des affaires étrangères. Mais en 1963, se produit pour lui un événement déterminant, sa rencontre avec Mao-Tsé-Toung, aux thèses duquel il adhérera. Il poursuivra sa brillante carrière dans la défense des “indéfendables”, ce qui lui vaudra l’appellation par certains, “d’avocat de la terreur”. On parviendra cependant à l’évincer pour l’empêcher de défendre Saddam Hussein, et quant au colonel Kadhafi qu’il se proposait de défendre pour le cas où celui-ci aurait été traduit devant un tribunal, il était clair pour les autorités que faute de tenter d’assassiner encore une fois cet homme au fait de sa notoriété, par un attentat qui là encore dans le contexte aurait été signé, il n’était pas possible que le génie de Vergès puisse exploiter et constituer en un cocktail explosif qui aurait mis en cause bien des grands de ce monde, les nombreux secrets de Kadhafi, et c’est donc ce dernier qui sera exécuté...

”C’était un samedi après-midi, les responsables d’un mouvement anti-impérialiste et anticolonialiste m’avaient convié à leur tribune pour animer le débat, ce qui m’arrivait assez fréquemment en ces temps là. Je n’étais pas informé de l’identité des autres participants, mais dans la mesure où ils faisaient pour cela appel à des amateurs et bénévoles comme moi, j’étais bien loin d’imaginer que ces organisateurs seraient parvenus à obtenir le concours gracieux, d’un ténor du barreau, mais c’était bien lui, Jacques Verges, cet immense bonhomme, était à cet instant des nôtres. Je me demandais alors comment un tel homme, au fait de sa notoriété, de sa puissance, de sa richesse, cette vedette internationale quémandée sur tous les plateaux de télévision, pouvait-il encore avoir à ce point la “foi”, pour consacrer bénévolement son temps et son expertise, à une petite association de rien du tout, pour la raison qu’ils menaient le même combat. Où trouve-t-on encore une telle honnêteté et fidélité dans l’engagement ?

Je me retrouvais à ses cotés à la tribune et pour une fois, je me suis abstenu d’être trop bavard, pour surtout pouvoir écouter, parce que l’homme, sa présence à la fois calme et affirmée, son port altier, sa gestuelle, le timbre de sa voix, et la formidable virtuosité de son esprit, ne peuvent manquer de “ subjuger ”...

Il me restait alors à constater un dernier détail pour comprendre ce qu’était la formidable personnalité de Jacques Vergès. En effet, cet homme qu’on a voulu assassiner, qui s’est collectionné tout au long de sa vie de farouches ennemis, qui devait recevoir des tonnes de lettres d’injures et de menaces, et qui n’avait cessé de faire des pieds de nez à la mort, cet homme ne possédait pas de garde du corps, se rendait dans des réunions publiques ouverte à tous et par là, à tous les fanatiques sans la moindre protection. Cet homme probablement le plus menacé de France et dans le collimateur des services secrets, n’était pas venu dans une limousine blindée conduite par un chauffeur athlétique, et l’ayant salué pour nous quitter, j’observe depuis le trottoir où nous étions que Jacques Vergès rentrait chez lui, tout simplement par le métro...!


Paris, le 16 août 2013
Richard Pulvar