samedi 26 février 2011

DU CIVISME, A LA CITE

Où est donc passé le fameux “Kärcher”, celui qui devait permettre de nettoyer toute la banlieue, de sa désespérance ?

Ce qu’il y a de spectaculaire dans ces rodomontades infantiles stupides et agressives, selon lesquelles on se promet de régler en “deux coups de cuillère à pot”, un problème social d’une extrême complexité, c’est qu’elles donnent d’autant plus de relief au fiasco inévitable, qui ne peut être que la conclusion logique de cette façon désinvolte, de cet amateurisme total, selon lesquels certains aventuriers prétendent conduire les affaires du pays.

Puisque telle était la méthode retenue pour en finir avec les désordres, il fallait bien se douter qu’un Kärcher de cette dimension allait coûter, et même si ce n’était que pour flanquer des coups en dessous de la ceinture, à tous ceux dont la faute originelle fut d’être nés de leurs parents, dans leur cité, et dans ce pays qui refuse de les reconnaître comme étant ses enfants, il fallait déjà s’assurer d’avoir les poings suffisamment solides pour cela.

Ainsi, alors que les prisons supportent déjà près de vingt milles détenus en surnombre, que les tribunaux sont engorgés par un flux continuel et grandissant de dossiers, voici que des statistiques irrévérencieuses s’en sont venues faire un risible pied de nez, aux pourfendeurs auto-proclamés du mal. Car, elles clament à qui veut bien l’entendre que, contre toute attente, cette augmentation souhaitée par certains, du nombre des condamnés, des peines de prison, et de la lourdeur de celles-ci, s’est tout simplement et malheureusement trouvée accompagnée, d’une augmentation du nombre des crimes les plus graves, c’est à dire ceux qui concernent les atteintes physiques faites aux personnes.

Ceux qui furent missionnés pour mettre en oeuvre le Kärcher, c’est à dire ceux de la police et de la justice, ne l’ont en fait jamais vu venir, car cet état fauché n’a pas pu se l’offrir. Ils sont donc demeurés avec leurs quelques serpillières, pour tenter selon les ordres, de faire la place nette, où plus exactement, d’offrir au peuple, les statistiques rassurantes devant garantir une réélection escomptée. Et ceci, alors même que tous les “robinets criminogènes” de cette société dissolue, et dont personne ne se souci de les fermer, demeuraient grand ouverts.

Selon cette politique, peut importe que la fabrique de criminels, c’est à dire cette société malsaine et indigne, du mensonge, de la tricherie et de l’abus récompensés, de la célébration de la brute prédatrice au détriment de l’homme socialisé, de la défaite éducative, du manque d’exigence, de l’injustice et de la disqualification sociale, continue de fonctionner à plein régime, pourvu qu’on parvienne à incarcérer davantage de ces criminels, qu’elle n’en produit. Or, c’est justement ce que l’on ne parvient pas, et que l’on ne parviendra jamais, à faire.

A cette heure où il nous faut constater la défaite totale et avérée du système éducatif, parce que d’aucun se sont plus à considérer que donner de l’instruction suffisait à l’éducation, et alors même que cette dernière chance de “mise au pas” que constituait le service militaire, n’existe plus, qui osera nous prétendre la vertu curative et éducative de ces prisons sordides de la république française, que des commissions européennes de cessent de dénoncer. Or, ce sont ceux-là mêmes qui font si complaisamment métier, auprès de la veuve et de l’orphelin, de pleureuses désolées par la récidive, dont ils rendent responsable le laxisme des magistrats, qui se proposent d’y jeter un maximum de monde. Ils sont alors exaspérés par le fait que le jugement des professionnels de terrain, manque de se conformer à leurs évidences simplistes, et que ceux-ci en sont à se poser la question de la positivité “in fine”, de ce geste, incarcérer, afin du meilleur de la société.

Cependant, sauf à nous démonter qu’un individu placé dans ces prisons lépreuses, en ressort en tous points meilleur qu’il n’y est entré, et ce, d’autant qu’il y aura fréquenté plus longuement les seigneurs de la pègre, il est facile de comprendre, armé d’une intelligence commune, que plus une société envoie de ses fils en ces endroits où ils ne peuvent que se faire corrompre davantage, plus mal elle se portera. Car, ces détenus ont vocation à en sortir un jour, et il est clair qu’un système qui se montre incapable de procéder à leur “réparation”, avant leur remise en liberté, ne peut valoir que s’ils ne devaient justement jamais en sortir.

C’est probablement parce qu’ils se voyaient déjà, remplissant ce tonneau des Danaïdes, que magistrats et policiers ont très mal supporté qu’il leur soit fait si bruyamment reproche, les dysfonctionnements inévitables survenus, à cause du manque de moyen dont ils disposent. Et ceci, par ceux-là mêmes qui en sont les principaux responsables, c’est à dire par ceux qui, ayant nominalement à charge de le faire, ont alors manqué de pourvoir à ces moyens, et qui, d’une façon bien peu élégante, se sont défaussés de leur incapacité, en faisant de ce désordre, la faute de ces professionnels.

Or, par delà cette péripétie lamentable, la question qui se trouve clairement posée ici, concerne le bien fondé du “principe de punition”. Car, si celui-ci est vieux comme le monde, pour autant son application tout au long des siècles, n’a de tout évidence ni empêché le crime, ni même diminué son ampleur. Dès lors il conviendrait de faire déjà le constat de cet échec, quant à ce qui en était espéré, en établissant clairement la limite d’application de ce principe, et sa totale vanité au delà de celle-ci, pour que finalement puisse être sérieusement envisagée, l’impérieuse nécessité de trouver autre chose, quant au règlement de cette question.

Opposé au principe de “réparation”, tel que celui-ci présidait aux décisions de justice, dans les sociétés de l’Afrique précoloniale par exemple, qui ne connaissaient pas la “prison”, ce “principe de punition” semble être basé pour partie, sur ce besoin obscur de vengeance qui tenaille les individus offensés, et dont on peut penser qu’il s’inscrit dans les mécanismes naturels de défense de ceux-ci. Cependant, compte tenu qu’un faible ne pouvait espérer se venger d’un puissant l’ayant offensé, la nécessité d’un arbitrage, auquel l’idée de justice est fondamentalement attachée, est vite apparue.

Il est manifeste à ce sujet que jusqu’ici, une des fonctions, non avouée, mais évidente, de cette institution que nous nommons “la justice”, demeure d’organiser la “vengeance”, sous la responsabilité de la société, cas où ce sentiment condamné par ailleurs, se trouve légitimé. Il s’agit alors de la vengeance, soit de la société elle-même contre les contrevenants à ses lois, soit pour le compte de citoyens plaignants, auxquels elle interdit formellement de se faire “justice eux-mêmes”, autrement dit, de se venger par eux-mêmes.

Dans les années de ce débat si passionné, qui a précédé l’abolition de la peine de mort, il avait clairement été établi, selon le meilleur argument des abolitionnistes, que les pays “exécuteurs”, ne connaissaient pas moins de drames et de meurtres que les autres, et puisqu’en cas de meurtre, il ne pouvait y avoir aucune forme de réparation pour la victime, il était devenu manifeste ce que certains ont oublié depuis, que cette peine de mort n’avait de valeur, ni préventive, ni curative. Ainsi, même si son maintien conservait largement la faveur de l’opinion, sa vanité, son archaïsme, sa brutalité, et sa nocivité, en ce sens qu’elle ne permettait pas de prendre conscience de la nécessité de changer l’angle d’attaque du problème, devenaient de plus en plus évidents. Il s’est alors trouvé un juriste intrépide et talentueux, pour oser dire que par-delà la nécessité d’un état, de ne laisser aucunement le crime impuni, la véritable utilité de la peine de mort, outre garantir de bons scores électoraux à ses tenants, était d’offrir aux proches des victimes accablés, et comme une forme de réparation pour eux, ce qu’il désignait alors comme étant une “jouissance réparatrice”, par le fait du dommage maximal qui était ainsi porté, à celui qui avait été la cause de leur tourment.

Il s’agissait donc bien, dans cette fonction parmi d’autres de la justice, d’organiser la vengeance pour le compte de particuliers.

Or, cette identité établie depuis toujours, entre l’idée de justice, et celle de vengeance, est devenue aujourd’hui extrêmement problématique, compte tenu de la sophistication de nos sociétés. Car, par-delà la simple notion d’équité formelle entre les citoyens, et la nécessité de rappeler à l’ordre par la sanction, ceux qui prennent des libertés avec la loi, l’idée de justice participe désormais d’une philosophie progressiste d’excellence de la société, et par-là, d’une exigence comportementale des citoyens, où s’abandonner à cet instinct qu’est la vengeance, n’a pas sa place, parce que cela ne participe justement pas de l’excellence. Il est d’ailleurs remarquable qu’en occident, cette idée de vengeance légitimée par sa prise en charge par la société, se trouve en totale contradiction avec un des enseignements les plus fondamentaux de la doctrine chrétienne qui a fait cette civilisation, et qui elle, la condamne fermement.

En fait, la préoccupation du grand “législateur” de Palestine, ou, pour ceux qui n’y croient pas, des grands casuistes de l’église catholique, c’était d’éviter que par la vengeance, laquelle consiste à faire du mal pour faire payer un mal, il n’y ait une “représentation du mal”, autrement dit un “doublement” pur et simple de celui-ci, au sein d’une société qui finalement, n’y gagnerait rien. Ceci, d’autant que celui contre lequel s’est exercée une vengeance qu’il jugerait injustifiée ou disproportionnée, pourrait envisager, selon le modèle de la “vendetta”, de se venger à son tour de cette vengeance, et tel est bien le sentiment de certains détenus, désireux dès leur sortie, de faire payer à cette société, leurs années passées au “placard”.

Car, si la proclamation de règles par une société, lui impose logiquement de sanctionner les contrevenants à celles-ci, afin de leur réaffirmation, et dans le soucis d’éviter la récidive, et ceci, selon une fonction éducative dont l’efficacité apparaît de toute évidence, bien limitée, l’organisation de la vengeance par cette société, pour son compte, ou celui de particuliers, pose un problème fondamental de “justice”, dans le sens moral de ce terme. Car, cette attitude laisse comprendre que le criminel est le fait “auto-généré” de lui-même, et qu’il emporte ainsi, la pleine et exclusive responsabilité de son état. Or, tout cela n’a aucun sens.

Il doit être bien entendu pour nous tous ici, que la réalisation malheureuse du caractère criminel d’un individu, ne peut avoir en toute hypothèse, que deux causes fondamentales, exerçant séparément ou selon leur combinaison. Cette défaillance pourrait avoir pour origine, la nature même de l’individu, tel que celui-ci a été conçu, et tel que dès lors, il ne possède de par lui-même, c’est à dire hors d’un encadrement adapté, aucun moyen d’y remédier. Mais, elle pourrait avoir également pour origine, le “mauvais vécu” l’ayant gravement endommagé, d’un individu pourtant constitué au départ, pareillement aux autres.

Tout ceci pour dire simplement que, soit l’individu est né défaillant, soit il l’est devenu, ou encore qu’une légère insuffisance de départ, le rendant moins apte pour établir un rapport favorable avec les autres, s’est trouvée fortement aggravée par son parcours dans l’existence. Mais, sa défaillance ne peut en aucune façon échapper à l’une ou l’autre de ces deux raisons, ou aux deux à la fois.

Or, si une “disposition” au crime, pouvait être inscrite dans la génétique d’un individu, il serait de la plus haute responsabilité de la société, tout d’abord de détecter “dès le berceau”, ceux des siens qui seraient frappés par cette “infirmité” aux implications comportementales, et partant de là, de tout mettre en oeuvre par des mesures d’encadrement spécifique, suivies, pour épargner à ceux-ci une défaite dont les implications seraient dommageables pour elle. Ceci, étant entendu qu’il n’existerait aucune autre façon d’éviter que ne se produise un drame, et que dans une telle situation, est “responsable”, selon le sens fondamental de ce terme, celui qui est en mesure d’apporter une “réponse” au problème posé, et qui n’est ici, que la société.

Si donc la défaillance d’un individu possède une origine génétique contre laquelle il ne peut évidemment rien, et qu’il s’en vient à accomplir un forfait, c’est bien parce que la société qui en avait la responsabilité, a manqué d’assumer celle-ci, et s’est ainsi rendue indirectement “coupable” de ce forfait. Dès lors, comment serait-elle fondée à s’en prendre à cet individu ?
Maintenant, nous pouvons considérer qu’à l’inverse “tous les hommes naissent égaux”, et que tous les individus possèdent au départ, c’est à dire selon leur “nature”, des dispositions psychiques identiques qui leur permettent de participer au mieux, à tous les types de société. Or, puisque des défaillances se révèlent malgré cela, nous devons penser que c’est en réalité le “vécu” de l’individu, s’opérant selon l’ensemble de sa relation à tout ce qui lui est “autre”, et particulièrement sa relation à ses semblables, qui en est la cause.

En admettant simplement, qu’on ne saurait prétendre que c’est sa relation à la nature, qui le dénaturerait, il reste que seule sa relation avec ses semblables, est susceptible de porter atteinte à la capacité nominale d’un individu, de se comporter en convenance avec les autres. Or, il s’agit en cette relation avec ses semblables, de sa “socialisation”, et c’est une mauvaise qualité celle-ci qui constituerait finalement l’origine et l’occasion de sa défaillance.

Toute la question maintenant est de savoir, qui emporte la responsabilité de la bonne ou mauvaise socialisation d’un individu, se pourrait-il qu’il en soit lui-même responsable ?
Là encore, il doit être évident pour nous tous, que la socialisation de l’individu ne peut pas être une affaire de celui-ci, tel qu’il lui appartiendrait depuis le berceau, de se doter des meilleurs parents afin de se garantir la meilleure éducation, de se choisir le meilleur quartier, afin d’éviter des fréquentations qui lui prétendraient la normalité de mauvais comportements. Il n’est pas dans sa responsabilité d’enfant, de se garantir ses besoins affectifs, au sein d’une famille sereine et unie, avec l’image rassurante de parents bienveillants et souriants, besoins dont la carence risquerait de lui infliger des séquelles sa vie durant. Il n’a pas davantage de responsabilité quant au choix des meilleures écoles, pour que sous la conduite des meilleurs enseignants, et accompagné des camarades de classe les mieux éduqués, aucun échec scolaire humiliant, et intervenant si tôt dans son existence, ne vienne dégrader durablement son image, à ses yeux et à ceux des autres, ruiner tout à la fois la confiance qu’il aurait en lui, et les espoirs placés en lui par ses parents.

Il n’a surtout pas la responsabilité de la représentation globalisante et dévalorisante, de ce que sont les siens et lui-même, telle qu’elle se trouve véhiculée par l’opinion dominante, encouragée en cela par certains média et hommes politiques, par le rappel incessant et obsédé, quant ce n’est pas carrément l’exagération, de leurs échecs, et telle qu’elle tend à lui signifier, que bien qu’il soit né dans ce pays, il n’en participe pas réellement compte tenu de ce qu’il est.

Enfin, il n’a pas la capacité individuelle de lutter contre les préjugés discriminatoires, qui le pénaliseraient dans la recherche d’un emploi ou d’un logement, et qui le signifieraient par son faciès, comme étant un délinquant probable, sinon certain.

Il est temps d’en finir avec cette légende du “self made man”, dont se targuent à l’envie, ceux dont la réussite sociale n’est due qu’au fait qu’il ont bénéficié dès leur naissance, des meilleures cartes pour leur jeu. Car, même ceux qui d’origine modeste, ont malgré tout réussi, ils ont de toutes les façons forcément bénéficié d’un environnement familial favorable, c’est à dire rassurant, éducatif, et incitatif, grâce auquel s’est constitué leur confiance en eux, et un imaginaire de leur cheminement vers la réussite, qu’ils ont toujours su leur être accessible. Or, il est clair que par delà même les insuffisances matérielles pénalisantes, c’est surtout parce que malgré la meilleure volonté de leur parents, ils n’ont pu bénéficier du renforcement psychique indispensable à leur structuration, que ceux des quartiers dit “défavorisés”, le sont.

Symétriquement, il est temps d’en finir également avec ces autres explications stupides et outrancières qui, en rendant le défaillant strictement responsable de son état, permettent à ceux de la réussite, de s’octroyer sans aucune mauvaise conscience, et pour eux seulement, les avantages de l’efficacité productiviste de la société, dont ils se prétendent alors en être les seuls acteurs positifs. Ceci, alors que pour l’essentiel, c’est par le concours et même sur le dos des plus modestes, que celle-ci se trouve le plus fréquemment établie.

Il nous faut aller maintenant au-delà de cette proclamation habituelle d’honnêtes gens, selon laquelle il y a justice dans le simple fait qu’ils soient gratifiés, et les autres sanctionnés, pour pouvoir accéder à une véritable justice, c’est à dire une institution qui serait vigilante quant bon fonctionnement des différents mécanismes de la société, et qui prendrait en temps et en heure, toutes les dispositions préventives permettant qu’enfin les choses y tombent juste. Car, selon sa fonction actuelle, tout se passe comme si, participant d’une société offrant des chances égales à tous, et disposant en ce sens tout autant que les autres, de tous les moyens matériels, psychiques, et sociologiques, de la réussite, c’est par pur choix personnel, comme pour répondre à une sorte de délectation masochiste, que le criminel s’est employé à mener la vie dissolue, d’errance et de désolation, qui l’aura finalement conduit à commettre son forfait.

Ainsi, qu’il s’agisse d’une infirmité de sa nature, c’est à dire d’une structure psychique et émotionnelle, problématique et ténébreuse, qui rendrait un individu incapable “d’égards” envers les autres, et de la moindre discipline, ou qu’il s’agisse d’un manque de structuration sociale, ou encore de blessures de l’existence, pour la guérison desquelles, il se justifie de son insoumission à la loi, nous constatons que dans tous les cas, c’est la responsabilité collective qui se trouve engagée. Et ceci, pour la bonne et simple raison toute bête, que seule la société,possède les moyens d’un règlement de ce problème.

Exiger d’un individu mauvais, qu’il se fasse bon par lui-même, comme s’il possédait par devers lui, les moyens de son “auto-bonification”, et qu’il refusait tout simplement de les mettre en oeuvre, et ceci, sous la menace de lui faire mal, et de le rendre encore plus mauvais, telle est la sottise grotesque et archaïque, sur laquelle repose encore hélas jusqu’à nos jours, honte sur nous, tout l’édifice de cette institution que nous appelons la justice.

La raison de la persistance indigne de cet archaïsme, n’est par très reluisante, mais il apparaît que le spectacle de la condamnation et de la punition infligée aux plus défaillants, tout comme la révélation obscène par le menu, de tous les détails de leur infamie, constituent pour bien de nos concitoyens, les seules véritables occasions de se positionner favorablement, en dénonçant bruyamment ce qu’ils ne sont pas, afin qu’on les sache bons, eux.

En effet, l’élément le plus fondamental de la notoriété des gens, c’est tout simplement le fait d’être déjà “d’honnêtes gens”, ce qui nécessite qu’il y en ait de mauvais, sans lesquels ces gens ne seraient plus rien, leur notoriété devant alors s’établir selon d’autres exigences. C’est probablement ce qui explique l’indifférence qu’ils manifestent concernant les mesures de “prévention” du crime, qu’il faudrait que prenne énergiquement la société, alors même que ce n’est que par de telles mesure, qu’ils peuvent espérer se trouver réellement à l’abri. Non, ils privilégient majoritairement la répression, avec ceci de remarquable, que la prévention engage leur responsabilité, ce qui n’est pas le cas de la répression d’un crime, dont ils ne se sentent en rien coupables.

Ce qu’il y a de totalement ahurissant dans cette affaire, c’est qu’à des fin électoralistes, cette attitude peu courageuse et méprisante, a malgré tout été relayée pour leur clientèle, par des leaders politiques de la droite la plus réactionnaire, qui sont alors partis en campagne, contre toutes les mesures de prévention, telles que la police de proximité, pour ne faire la promotion que du tout répressif.

Or, quant on demande à ces justiciers du dimanche, pourquoi s’acharnent-ils à ce point sur des hommes déjà à terre, ils disent que c’est afin d’exemple, pour en dissuader d’autres, de s’engager dans les même voies. Nous devons alors comprendre que c’est à titre préventif ! Il faut avoir de la constance pour pouvoir suivre dans toutes leurs errances, les raisonnements tordus de ces bateleurs de campagne électorale. Car, la philosophie de ces mabouls, réside dans l’option de ne pas faire de prévention, mais faire de la répression, à titre préventif...!

En toute honnêteté, et à l’instar de ces médecins chinois qui ne se font payer, que tant que leur patient demeure en bonne santé, et qui assument en toute responsabilité, ses cas de maladie, en cas de défaillance d’un de ses enfants, c’est la société elle-même qui devrait être “incriminée”, pour ne pas avoir su, ou pas avoir voulu, mettre tout en oeuvre pour lui éviter sa défaite, alors même qu’elle seule pouvait le faire, et que telle était sa haute responsabilité.

Nous sommes actuellement bien éloignés, d’adopter majoritairement cette position, avec une société qui fait payer à ceux qu’elle a le plus ignorés et le plus malmenés, les crimes qu’inévitablement leur mauvais état, et leur incapacité à cause de cela même, de se contenir, parce qu’aucun scrupule alors ne les habite, les a conduit à accomplir. Or, ce qui leur est tout d’abord reproché, c’est à dire précisément le fait de n’être encombrés par aucun scrupule, constitue la manifestation même de leur infirmité psychique, puisque les honnête gens eux, ne se sont mis à aucun moment en quête d’acquérir ceux-ci, pour qu’on puisse leur accorder le mérite de les avoir trouvés et d’en posséder. Ils les ont tout simplement toujours eus.

Il a résulté de tout cela, un divorce qui n’a fait que croître tout au long des années, entre ces deux acceptions du mot “justice”, tel qu’il désigne à la fois l’institution, ou le concept moral et philosophique. La première n’a en effet pour mission, que de maintenir la cohésion de la société, en veillant au respect des droits et à l’application de ses devoirs par chacun, tels que ceux-ci se trouvent spécifiés par la loi, en sanctionnant les contrevenants à celle-ci, et en arbitrant les conflits. Mais, cette justice qui pour l’essentiel, se borne à l’application de la loi, et dans laquelle “l’appréciation” du juge n’intervient que quant aux imprécisions de celle-ci, n’a pas vocation à traiter de ce qui, selon toute la rigueur philosophique, est “juste”. Dès lors, compte tenu que loin d’être le fait de commissions neutres, la rédaction de la loi elle-même demeure le fait de groupes partisans, à l’heure où ceux-ci exercent les responsabilités, en veillant scrupuleusement au respect de lois parfois tendancieuses, cette justice en arrive à rendre des décisions totalement “injustes”, d’un point de vue philosophique.

Or, c’est bien parce que la justice institutionnelle se trouve de plus en plus éloignée de l’idée philosophique de justice, qu’elle persévère dans l’application archaïque du principe de punition, qui n’est finalement que la prolongation d’une méthode parfaitement valable pour l’éducation des enfants, mais dont il faut comprendre qu’elle est totalement hors de propos, concernant le monde des adultes. Car, la récidive désespérante de ceux qui furent ainsi punis, de même que l’augmentation continuelle de la criminalité, démontrent bien qu’à ce niveau, elle n’a plus aucune valeur éducative, et pas davantage de valeur préventive.

Bien sûr, la punition demeurera nécessaire à la société, parce qu’il lui faut de la sorte réaffirmer régulièrement son autorité, ses lois avec leurs interdictions et leurs obligations, et sa franche détermination à les faire respecter, puisqu’il s’agit en ces dispositions, d’éléments fondamentaux du contrat qui lie tous les citoyens en la cité, et qui les justifie comme tels. Mais, cette société ne peut prétendre régler ainsi, ce difficile problème de la criminalité, puisque la véritable cause de celle-ci, qui est en fait l’absence de dispositions préventives, relevant de la responsabilité collective, n’est jamais envisagée.

Car, ce qu’il nous faudra admettre une bonne fois, afin de faire diminuer la criminalité, c’est que nous ne parviendrons en aucune façon à “éviter le coup”, en prenant des mesures de répression qui elles, n’interviennent justement “qu’après les coup”, celui-là qui les justifie.
Et qu’on ne nous parle pas de l’exemplarité de la peine, puisque un alourdissement de celle-ci, n’a justement pas produit cet effet, et que les nations qui ne se gênent pas d’appliquer la peine fatale, continuent d’avoir un taux désespérant de criminalité.

Ce n’est donc qu’en réconciliant l’institution avec les exigences basiques de la morale, celles qui conduisent à penser qu’aussi cruel et crapuleux qu’ai pu être leur forfait, il n’est pas juste qu’une société s’en prenne aux hommes perdus, qui lui doivent d’être ainsi devenus, que par delà tous ces concepts bornés en matière de sécurité, qui refusent de s’effacer devant la réalité, sera entamée la recherche des vraies solutions à cette question délicate.

Toute notre difficulté consiste à savoir maintenant, quelles sont donc les dispositions préventives d’encadrement de leur développement et de leur éducation, devant être prises, pour que des enfants que nous constaterions normalement conçus, n’en arrivent jamais à franchir les limites d’un comportement convenable, et pour que pour ceux dont nous serions amenés à constater une fragilité de leur caractère, soient encadrés avec davantage encore de précautions. Il est alors facile de comprendre pourquoi tant de gens de la droite réactionnaire, ne veulent rien savoir des mesures préventives de lutte contre la criminalité. C’est en fait tout simplement, parce qu’ils sentent bien confusément, comme nous tous d’ailleurs, ce qu’une analyse rigoureuse des mécanismes réglant la vie en société ne peut que confirmer, à savoir que les dispositions nécessaires à la réalisation convenable des jeunes citoyens de ce pays, sont en réalité indissociables de la satisfaction des revendications sociales les plus classiques, de justice, d’égalité, et de dignité.

En fait, cette proposition ne doit pas nous surprendre, car elle correspond simplement au fait que, hors des enseignements des doctrines religieuses, lesquelles traitent normalement de ces aspects non évidents des choses que nous disons ésotériques, ce que nous concevons comme étant le “convenable”, ne se trouve pas établi sur des absolus, mais relève précisément de “conventions” intuitives, établies entre les membres d’une même société, selon leur sensibilité.
Comprenons bien ici que, procédant par définition même, de sa relation avec les autres, le convenable n’est pas réductible à l’individu, ce qui fait qu’en aucune façon, il peut en avoir par lui-même, ni la notion, ni la maîtrise.

Ceci signifie clairement que c’est par la relation sociale, et par rien d’autre, que s’établit le convenable, et qu’a partir de la pleine intégration idéale d’un individu au sein de sa société, toute diminution de ce lien indispensable, par une disqualification puis une marginalisation, logiques de l’injustice sociale, ou une discrimination pour des raison raciales, culturelles, ou confessionnelles, le condamne mécaniquement à “l’inconvenance”.

Nous pouvons encore envisager tout cela différemment, d’une façon plus synthétique, en remarquant simplement que quel qu’il soit, un “être” ne peut manquer d’être logiquement le “sujet” de son exercice. Or, cet exercice possède nécessairement un “objet”, qui dès lors, selon le rapport par lequel se trouvent spécifiés un sujet et son objet, est forcément “ autre”, que cet être. Ceci revient à dire qu’un être ne pouvant exercer que sur ce qui lui est autre, il ne peut en aucune façon exercer directement sur lui-même, afin de s’établir “en convenance” avec les autres, par lui-même. Ce n’est donc que par un exercice des autres sur lui, en réponse à son exercice sur les autres à cette fin, qu’il peut se trouver établi en convenance avec eux, ce qui suppose alors bien sûr, son acceptation comme partenaire social, par ces autres.

Tout ceci revient à dire que la capacité d’un individu à “s’obliger”, ou à “s’empêcher”, afin de se conformer et de se maintenir dans une normalité comportementale conventionnelle, ne peut être constituée en lui, qu’à condition que s’établisse une relation favorable entre lui, et ses concitoyens. Ceci, parce qu’il s’agit dans cette détermination à exercer ou à s’abstenir, d’une manifestation de ce que nous nommons son “intention”. Or, ce que nous concevons comme étant l’intention qui anime un individu, ayant par définition “pour objet”, elle ne possède pas de résolution qui lui serait réductible, et qui constituerait une “auto incitation”, sur laquelle il aurait donc autorité, et telle qu’il lui appartiendrait de se construire lui-même, une bonne ou une mauvaise intention, dont il en serait alors responsable. Comprenons ici que,si celui-ci pouvait exister isolément, c’est à dire hors de tout environnement, l’individu ne posséderait aucune intention, celle-ci constituant une donnée fondamentalement relationnelle.

Afin de nous réinscrire maintenant dans la voie d’un progrès social, abandonnée depuis plusieurs décennies déjà, il est temps aujourd’hui d’en finir avec cet archaïsme conceptuel, qui consiste à penser que le crime est le fait d’individus dont la mauvaise intention et leur manque de maîtrise d’eux-mêmes, ne relève que de leur seule nature, dont on les rend d’ailleurs inutilement responsables, ou d’une volonté de nuire, qui ne prendrait naissance qu’au fond d’eux-mêmes. Car, s’il est certain qu’une même sollicitation produira, en fonction d’une “perméabilité” à celle-ci qui est logique de leur nature, des intentions différentes sur des individus différents, et si leur “réponse” à cette sollicitation est elle aussi logique de leur spécificité, pour autant, s’il n’était cette sollicitation, aucun d’eux ne se trouverait mal ou bien intentionnés selon elle, et s’ils bénéficiaient en la circonstance, d’un encadrement incitatif ou dissuasif adapté, ils ne risquerait d’y apporter une mauvaise réponse.

La responsabilité d’une société digne de ce nom est donc de déceler ceux des siens qui sont par trop perméables à une sollicitation, et qui partant de là ne possède pas une maîtrise suffisante d’eux-mêmes, pour qu’ils ne se retrouvent pas dans des situations limites pour eux. Ainsi faudrait-il par exemple, que soit reconnu enfin un droit légitime à ne pas être sollicité, pour tous ceux dont leur “avidité” excessive, témoigne en réalité de leurs carences affectives, alors même qu’ils ne possèdent pas les moyens matériels de la satisfaire.

D’autre part, il faudrait que par un exercice “adjacent”, et dans des formes qui lui soient acceptables, c’est à dire qui ne soient pas humiliantes, et ne semblent pas attenter à sa liberté, la société s’en vienne renforcer une capacité insuffisante de l’individu, à se maîtriser.

Cette impossibilité de l’individu, d’avoir de par lui-même une capacité à s’obliger ou à s’empêcher, était bien connue des anciens qui comprenait que les individus ne pouvaient être déterminés, et par cela “intentionnés”, que de ce qu’ils étaient, leur “état”, à ce qu’ils faisaient, leur “projet”, et qu’ils ne pouvaient donc s’établir en convenance les uns avec les autres, que par un projet commun, nécessitant qu’ils se soient déjà associés pour cela.

Ainsi, la détermination de l’individu “en convenance”, c’est à dire “bien intentionné”, s’établissait par le fait qu’il se trouvait associé en son état, il avait alors qualité de “socius”, mais également en son projet, selon sa qualité cette fois, de “civis”.

Dans cette compréhension des choses, la “société” (societas), avait pour fonction essentielle de construire le projet commun du vivre ensemble, c’est à dire la “cité” (civitas), afin d’une convenance entre individus que nous appelons précisément la “civilité” (civilitas).

Soyons bien attentifs alors au fait que, si en français, le terme “citoyen” se décline de celui de “cité”, en décrivant ainsi la qualité d’un individu par son appartenance à une cité, dont le fait l’a précédé, il en est tout à fait inversement en latin où “civitas” se décline de “civis”, et où est donc dit citoyen, celui qui se trouve associé dans un projet commun afin de bâtir la cité, de sorte qu’il “précède” celle-ci, mais n’en “procède” pas.

D’autre part, il était clair pour ces vaillants anciens, qu’une société qui ne se donnait pas pour principale mission, de rassembler sans exclusive les siens dans un projet commun, n’avait aucune chance de voir ceux-ci manifester du “civisme”, puisque telle ne peut être là, qu’une qualité fondamentale du “civis”. Ainsi, espérer ou exiger, afin d’une pleine intégration de ceux-ci dans la cité, que les exclus manifestent tout d’abord leur bonne volonté civique, est-il tout à la fois vain, et stupide.

Tout ceci pour dire enfin, que ce n’est certainement pas par la politique du Kärcher, relevant de la philosophie de quelques attardés, que le douloureux problème de la criminalité et de la délinquance sera réglé, et qu’il importe tout d’abord pour cela, de mettre fin à toutes les formes d’exclusion et de discrimination, telle que toutes celles dont résulte, ainsi que nous la connaissons, ce que nous appelons précisément la “banlieue”.

Rappelons qu’à l’origine, on désignait ainsi l’ensemble des habitations situées au-delà des murs protecteurs de la cité, c’est à dire dans un lieu où s’exerçait une autorité seigneuriale, le “ban”, désavantageuse pour ces habitants, qui ne pouvaient par exemple y exercer de “francs métiers”, c’est à dire des activités libres de certaines charges, et qui constituait ainsi physiquement et socialement, comme jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, un lieu “d’exclusion”, où l’on se trouvait “mis au ban”.

Retenons donc qu’une société ne peut exercer positivement sur tous ceux qui pour des raisons diverses, se trouvent rassemblés en elle, afin que s’établisse une convenance entre eux et qu’ils parvienne par cela à leur excellence, et permettent celle de cette société elle-même, que si elle s’emploie avec détermination, sans exclusive, et sans discrimination, tout d’abord, à les reconnaître comme étant bien tous les siens, et à les fédérer dans le projet d’un devenir ensemble, et pour le meilleur, qui était connu jusqu’alors sous l’appellation de “progrès”.

Il faut donc que la vocation au progrès de la société, la fameuse “utopie”, à laquelle sous quantité d’arguments de raison, les ténors d’une gauche complexée, nous ont amené à renoncer, soit vivement réaffirmée et poursuivie, même s’il est vrai qu’elle ne sera jamais atteinte, puisque l’exactitude n’est pas de ce monde. Car c’est malgré tout par sa poursuite, et ce n’est que par cela, que peut être établie en cette société, une dynamique positive. L’utopie n’a évidemment pas vocation à être jamais atteinte, mais elle doit ardemment être poursuivie, et ceci, aussi certainement que même s’ils n’atteindront jamais le ciel de cette façon, les hommes doivent en permanence tendre vers lui, pour pouvoir être et demeurer “debout”.

Tout le reste, c’est à dire tous ces discours fréquemment insipides de période électorale, où des leaders politiques manifestant volontiers leur superbe narcissique, alors qu’en réalité ils demeurent totalement ignorants d’une réalité du peuple qu’ils ne vivent à aucun moment, se proposent de faire son bonheur, sans lui, malgré lui, ou même parfois contre lui, confine à l’insignifiance…


Paris le 21 février 2011
Richard Pulvar